Rien de plus réaliste qu’une primaire à gauche. Réponse à Thomas Legrand.

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Dans la matinale de France Inter, le 12 janvier, l’éditorialiste Thomas Legrand qualifie la proposition du Collectif pour une primaire à gauche en 2016 « d’irréaliste ». L’éditorialiste semble confondre tradition et réalisme: si la tenue d’une telle primaire serait effectivement une innovation politique en France, rien n’en empêche sa tenue, pour peu que l’idée prenne chez les électeurs de gauche.

Selon l’éditorialiste, la primaire à gauche serait irréaliste pour des raisons politiques: « Comment peut-on imaginer que se dégage une ligne commune issue d’un vote sur la lutte nécessaire ou non contre les déficits, la politique européenne, la politique environnementale, le droit du travail [ou] la politique sécuritaire » Peut-être est-il nécessaire de rappeler que l’objectif d’une primaire n’est pas d’aboutir à un absolu consensus entre les différentes tendances d’un bloc politique, mais bien de débattre et de définir une ligne majoritaire au sein de cet ensemble. N’y avait-il pas des positions fortement antagonistes aux primaires du Parti Socialiste en 2012? Cela a-t-il pour autant empêché le parti de s’unir derrière un candidat?

Plus proche de nous: les primaires de la droite qui se tiendront à l’automne généreront à coup sûr d’âpres débats de fond entre les tenants de lignes à priori irréconciliables (sur l’immigration, par exemple on voit mal comment mettre d’accord la ligne Estrosi et la ligne Lagarde). Les divergences de fond n’empêchent en aucun cas la tenue d’un débat lors d’une primaire. Au contraire, le débat a lieu afin de clarifier les désaccords, d’identifier les consensus et d’élire un candidat majoritaire. La seule condition nécessaire à une primaire est que chaque votant doit en accepter la règle du jeu. En l’occurrence: celui ou celle qui en sortira gagnant sera la candidate ou le candidat de tous ceux qui y ont participé.

Au-delà d’un prétendu irréalisme politique, Thomas Legrand estime qu’une primaire à gauche en 2016 ne serait pas compatible avec nos institutions. Le Président de la République étant le Président de tous les français, une partie de l’électorat n’admettrait pas qu’il fasse campagne dans un camp plutôt qu’un autre. Il ne faut pourtant pas remonter bien loin pour voir un Président en exercice faire campagne pour un camp: c’était en 2012, lorsqu’un certain Nicolas Sarkozy, alors Président de tous les français, a fait campagne en tant que candidat de l’UMP. En pratique, tous les Présidents français s’étant présentés à un second mandat ont choisi un camp. Aux Etats-Unis, plusieurs Présidents en exercice se sont présentés aux primaires de leur propre parti. Ce fut le cas notamment de Harry Truman et Lyndon Johnson, qui durent abandonner la course à la réélection faute d’avoir convaincu leurs électeurs. Mais rappelons qu’en France, à l’heure actuelle, rien n’est écrit: le Président pourrait sortir renforcé d’une primaire – alors que sa côte de popularité à gauche à 18 mois des élections rend son passage au second tour de la présidentielle plus qu’incertaine.

 En 2011, quelques mois avant la primaire socialiste, Thomas Legrand jugeait que la réussite de ce rendez-vous relevait du « miracle politique ». Le « miracle » a pourtant bien eu lieu. Pourquoi accueillir de telles innovations politiques avec tant de scepticisme? Ce sont précisément ces initiatives qui donnent du souffle à une époque en manque de renouvellement démocratique.

Lucas Chancel, 12/01/16. Enseignant à Sciences Po. Chercheur à l’Ecole d’Économie de Paris.

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