Ceci n’est pas un rêve

Un article de

Paris – Carrefour de l’Odéon. 3 avril 2046

Demain j’ai 101 ans. Et je ne me sens pas si vieux.

Après des années d’austérité stupide, socialement suicidaire, l’Europe, sortie de la tempête financière de 2008, a mis en place un contrôle démocratique sérieux et a adopté la pensée « écolo-nomique », en rupture avec l’orthodoxie monétariste néolibérale.

Et puis, il y a eu ce big-bang politique. J’étais jeune alors, à peine 70 ans. J’ai vécu en direct la révolution culturelle de 2016. Je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé dans la tête de Hollande et Merkel (surtout après tant d’échecs pour leur faire comprendre quoi que ce soit à l’Europe), mais le fait est que le 21 janvier 2O16, ils ont signé un pacte qui a tout changé.

Hollande a viré Valls et s’est engagé à changer de politique migratoire : accueil de centaines de milliers de réfugiés, coordination des efforts des partenaires européens pour renforcer la frontière extérieure de l’UE tout en défendant la liberté de circulation. Merkel a viré Schäuble et s’est engagée à changer la politique économique allemande en profondeur. Deux paris fous, à contre-courant de leurs opinions publiques respectives. Du coup, un formidable élan a entraîné Renzi et Tsipras qui ont immédiatement rejoint l’initiative franco-allemande, suivis par Lisbonne et Madrid où les coalitions de gauche venaient de se stabiliser. Plus tard dans l’année, la révélation par un journaliste d’accords secrets destinés à mettre la Hongrie sous la tutelle de Poutine a déclenché un mouvement de protestation irrésistible, chassant Orban du pouvoir et obligeant le nouveau gouvernement polonais à rejoindre Paris et Berlin.

Comme si tout était déjà en germe, une nouvelle anthropologie démocratique a très vite émergé, portée par les héritiers des « indignés «  et de partis écologistes européens complètement rénovés. Transition énergétique, efficacité maximale dans l’usage des ressources, sortie du nucléaire fossile, développement des monnaies locales, renforcement du rôle international de l’euro et mise au pas des marchés financiers, innovations technologiques et sociales, changement des pratiques consuméristes, développement de l’agriculture paysanne post agro-industrie: une révolution tranquille s’est enclenchée dans tous les domaines. En dix ans, entre 2020 et 2030, l’Europe est devenue la référence absolue en matière de lutte contre le changement climatique. Sous son influence, en 2032, la conférence de RIO 3 a abouti à un accord international contraignant, si ambitieux que notre bonne vieille planète tout entière s’est mise à changer de visage.

J’avoue rétrospectivement que Merkel et Hollande ont su écrire l’Histoire. En 2017, ils ont su abandonner leur approche archaïque de l’économie. Des innovations ont émergé, comme la déconnection de l’activité et du revenu, et le revenu d’existence pour tous. Impulsée par quelques petits Etats pionniers, avec le soutien actif d’une Euro-Commission enfin au service des Européens, cette « dotation inconditionnelle d’autonomie » a été mise en place avant 2035. Débarrassés de la crainte du lendemain, des millions de jeunes entrepreneurs ont rivalisé de créativité, les ceintures maraichères des grandes agglomérations se sont étendues, les arts et la culture ont amorcé un essor comparable au foisonnement de la Renaissance. Aujourd’hui, des dizaines de milliers d’européens se lancent dans de généreuses aventures planétaires et co-développent des infrastructures dans le monde entier, nos savoir-faire et nos innovations étant recherchés partout. Conséquence remarquable, l’immigration qu’alimentaient la pauvreté et la misère, réduite, se transforme en émigration choisie pour étudier ou vivre quelques années sur le continent européen.

Le 9 mai 2046 sera proclamée la constitution fédérale de l’Europe, plébiscitée l’an dernier par référendum dans les 44 pays du continent. La paix universelle n’est plus la chimère lointaine de bisounours kantiens ou d’écolos babas, mais un horizon qui se rapproche.

Demain j’ai 101 ans. Et si je n’ai plus beaucoup de rêves, c’est que l’imagination est enfin au pouvoir.