Éducation, la paradoxe français.

Un article de

A priori, l’école française devrait être une des plus égalitaires. La part des richesses qui y est consacrée est dans la moyenne de celle des pays comparables, la scolarisation précoce y est plus importante que chez nos voisins, le système, centralisé, est formellement homogène, les diplômes sont nationaux, les enseignants sont recrutés à un haut niveau académique… et notre culture politique lui accorde un rôle essentiel.

Or, en dépit de ces atouts et de ces déclarations de principes, notre école est bien plus inégalitaire qu’elle ne devrait l’être en fonction de la seule amplitude des inégalités sociales. L’impact de l’origine sociale sur les résultats scolaires des élèves est de 22,5 en France, le même qu’au Chili, pays beaucoup plus inégalitaire et beaucoup plus libéral, il est de 16,5% en Allemagne, 10,6% en Suède et 12,5% au Royaume Uni, pourtant plus inégalitaire que la France. L’écart des performances en mathématiques entre les 10% des meilleurs élèves est de 238 points dans la moyenne des pays de l’OCDE, pour 256 en France. Au total la corrélation entre le revenu des enfants et celui de leurs parents est de 0,41 en France contre 0,32 en Allemagne et 0,27 en Suède. Dans un pays qui ne cesse d’affirmer que l’école est le principal vecteur de la justice sociale, cette situation est paradoxale et scandaleuse.

Personne ne l’ignore : la réforme d’un système éducatif est un travail de longue haleine exigeant d’autant plus de conviction et de pédagogie que les injustices du système scolaire ne sont pas défavorables à tous. Et les choix des politiques scolaires sont d’autant plus impératifs qu’ils ne dépendent guère des contraintes extérieures qui pèsent tant sur les politiques économiques. Pour lancer la discussion, voici quatre thèmes parmi bien d’autres possibles.

Derrière un décor républicain et national homogène, l’offre scolaire reste profondément inégale. Le lycéen français coûte environ 30% de plus que son camarade de l’OCDE, l’élève de l’école élémentaire environ 20% de moins. Or c’est à l’école élémentaire que se cristallisent les inégalités ; près de 20% des élèves y sont en grande difficulté. Pourrons-nous choisir l’école élémentaire et le collège qui doit en être aujourd’hui le prolongement ?

A l’heure où les parents choisissent l’établissement, la filière et les options qui leur semblent les meilleurs, comment garantir une qualité de l’école telle que personne n’ait intérêt à fuir les établissements populaires ? Il ne suffit pas de multiplier les « dispositifs » spéciaux dont nous sommes les champions, il faut s’assurer de la stabilité des équipes éducatives, reconnaître la difficulté des conditions de travail, revoir les modes d’affectation des enseignants.

Une légende dorée entoure la nostalgie de l’école républicaine, mais on ne peut ignorer le poids d’une tradition scolaire profondément élitiste. Il s’agit non pas de refuser la formation d’élites scolaires dont les compétences sont utiles à tous, mais de rompre avec une culture commandée par la production des élites, obsédée par le tri des élèves en fonction d’une « voie royale » qui condamne la plupart d’entre eux à des orientations négatives et à un sentiment endémique d’échec et d’incompétence.

Enfin, si nous voulons véritablement créer des communautés éducatives, nous avons besoin d’établissements capables d’éduquer les élèves, de leur donner une expérience réelle de la solidarité et de la tolérance, plutôt que d’affirmer des valeurs et des principes que, bien souvent, la vie scolaire dément sans même le savoir.

On ne saurait accuser la Ministre de l’Éducation Nationale d’ignorer ces problèmes et de ne rien faire, pas plus qu’on ne doit sous-estimer le poids des conservatismes et des intérêts bien compris, y compris à gauche, qui résistent obstinément à toutes les mutations du système. Mais il nous faut sortir de trente années de réformes fébriles au terme desquelles tout est bousculé sans que rien ne change véritablement. C’est ce qu’on peut attendre d’un débat démocratique qui engage vraiment.