Face à la poussée des identités

Un article de

Le diagnostic a la force de l’évidence : les différences culturelles et religieuses prospèrent, en France comme ailleurs. Par contre, le traitement politique qu’elles appellent pour que nous puissions vivre ensemble avec elles fait débat.

Au départ, la question est avant tout culturelle et interne à la société. Au début des années 70, les luttes occitanes ou bretonnes, parfois lourdes d’une thématique marxisante, critiquent l’Etat français, accusé d’avoir détruit les identités régionales. Les Juifs inaugurent leur rupture avec le modèle qui en faisait des « israélites », pour devenir visibles dans l’espace public ; les sourds-muets demandent à pratiquer la langue des signes dans l’espace public. Des mouvements de femmes ou d’homosexuels mettent en cause diverses formes de domination, d’exclusion et de disqualification. Derrière l’image d’une République au sein de laquelle tous les citoyens sont libres et égaux en droit apparaissent des contestations qui connaîtront par la suite des hauts et des bas, et de nouveaux venus ( corses, arméniens, etc.).

Dans les années 80, la poussée des identités apparaît surtout liée aux transformations de l’immigration récente, qui de travail devient de peuplement. La société semble se fragmenter, et deux questions nouvelles sont posées. D’une part la religion prend le pas sur la culture, l’islam étant au cœur du débat. Et d’autre part, le racisme se transforme, chaque fragment de la société semblant susceptible tout à la fois de compter en son sein des victimes, et des coupables de racisme. Tout ceci s’effectue paradoxalement sur fond d’individualisme croissant, les identités prospérant du fait de choix personnels, et pas seulement selon des logiques de reproduction.

S’il s’agit de différences culturelles, trois positions principales se rencontrent à gauche. La première plaide pour un traitement républicain pur et dur : les particularismes culturels sont une affaire privée, dans l’espace public, il n’y a que des citoyens, libres et égaux en droit. Deuxième position, multiculturaliste, dont on trouve une bonne formulation dans les écrits du philosophe politique canadien Will Kymlicka : les individus se définissant eux-mêmes par une ou plusieurs identités, il convient d’en prendre acte, de reconnaître ces identités, tout en leur demandant de respecter les valeurs universelles, la raison, le droit. Troisième position, bien développée dans la « Déclaration de Fribourg sur les droits culturels » de 2007 : accorder des droits culturels aux individus, et non pas, comme dans le multiculturalisme, en reconnaissant des groupes.

La religion et la culture sont distinctes, mais souvent aussi il est difficile de faire la part des choses. Toujours est-il que le traitement institutionnel de la religion relève de la laïcité. Mais laquelle ? Celle du FN, qui est en réalité avant tout une crispation hostile à l’islam ? A gauche, le spectre des conceptions possibles va d’une position là aussi républicaine pure et dure, qui veut exclure la religion de tout l’espace public, à une laïcité permettant aux religions de se présenter et de débattre y compris dans l’espace public, tout en respectant, là encore, les valeurs universelles. Jean Baubérot, dans Les 7 laïcités françaises (éd. MSH, 2015) propose une formulation précieuse de la question.

Ainsi, qu’il s’agisse de culture, ou de religion, des débats doivent être menés, ou relancés, à gauche, pour savoir dans quel sens notre modèle républicain doit être orienté : vers des conceptions plutôt pragmatiques et ouvertes à des logiques de reconnaissance des différences, y compris dans l’espace public (c’est ma position, le lecteur le comprend), ou en faveur de conceptions, non moins respectables, qui sans concession proposent de donner dans l’espace public, comme disait le comte de Clermont-Tonnerre à propos des Juifs, tout aux individus, et rien aux particularismes.